ASSEMBLEIA MAINTIENT LE DRAPEAU ANARCHISTE EN UKRAINE, FACE A L'ARMEE RUSSE ET FACE AU GOUVERNEMENT UKRAINIENGOUVERNEMENT

Interview réalisé par le Commité international de la Fédération Anachiste Italienne (CRINT-FAI) et publié le 31 août 2022 dans le journal Umanita Nova. Traduction d’après l’italien et l’anglais : Solidarité Olga Taratuta

CRINT-FAI : Compte tenu du manque d'information sur la situation à Kharkov auprès du public italien, pouvez-vous dire quelque chose sur l'histoire de votre groupe et votre insertion dans la dynamique politique locale?

Assembleia : Nous sommes vraiment actifs depuis le 30 mars 2020 - dès qu'il y a eu un sentiment dans l'air que ce statu quo habituel était enfin rompu. Le début d'une pandémie mondiale nous a pris par surprise. C'était inhabituel de rester à la maison tout le temps. Sur certains lieux de travail de nos compagnons, le salaire fut réduit de 20% et il y avait une crainte de licenciements. Alors quelques semaines après le début de la quarantaine, nous avons commencé à développer notre site Web et ainsi nous avons commencé à parler de problèmes sociaux graves afin d’aider les gens à s'unir pour s'entraider directement face à une crise.

Notre raisonnement était le suivant : si au moins 10% de la population de notre ville comprend mieux, par exemple, le système de transport public que le maire et le conseil municipal, alors pourquoi avons-nous besoin de leur administration? C’est parti de quelque chose comme ça... Le journal est rapidement devenu un lieu où le secteur pacifique de la lutte sociale et de l'auto-organisation pouvait rencontrer le secteur plus radical, et il a commencé à vraiment répondre à nos attentes. Nous avons couvert les événements de rue, les luttes sur les lieux de travail et les problèmes de développement urbain dans notre métropole. Nous avons également essayé de restaurer la mémoire historique des traditions ouvrières révolutionnaires.

Depuis le début des hostilités, notre magazine est devenu une plate-forme pour présenter et coordonner des activités humanitaires auto-organisées, ainsi que pour mettre en évidence comment la classe dirigeante locale profite de ce massacre. Et si au cours de la dernière année, nous avons eu 20 à 30 000 visites par mois, depuis le début du printemps, il est passé de 80 à 120 000.

CRINT-FAI : Vous avez réussi à maintenir en vie l'activité pendant le conflit. Comment cela est-il mis en œuvre dans le travail quotidien ?

Assembleia : Heureusement ou malheureusement, nous sommes le seul collectif anarchiste dont la renommée en Ukraine [même] a considérablement augmenté au cours de ces 6 mois terribles. Probablement, parce que nous donnons des informations utiles aux travailleurs dans leur confrontation quotidienne avec les patrons ou les fonctionnaires, et notre position impliquant notre condamnation des deux États en guerre.

L'agresseur commet un génocide ouvert contre tout ce qui est ukrainien, tandis que la «petite victime démocratique souffrante» maintient la majeure partie de la population en état d'otages pour montrer des images plus sanglantes à l'étranger pour exiger plus d'argent, volant également ses sujets par tous les moyens disponibles, alors qu'aucun missile russe n'a encore volé dans le quartier gouvernemental. Donc, l’information [que nous diffusons] est assez proche de ceux qui n'ont rien à défendre dans ce trou sombre sans avenir clair.

 

Le principal problème est qu'un tel soutien ne se transforme pas en désir d'étudier l'anarchisme et de diffuser ses idées – ici même les volontaires [des collectifs d’entre-aide] base et des autres parties actives de la société sont désidéologisés au maximum ici ...

CRINT-FAI : Qu'en est-il du gouvernement de Zelensky? Nous avons pris lu des informations sur la nouvelle législation du travail [La loi 5371, entrée en vigueur le 23 août dernier]. Quelles sont les implications de l'état d'urgence sur la vie quotidienne?

Assembleia : Si pour la Russie la défaite dans la guerre signifierait quelques changements politiques (au moins un coup d'État de palais, et une éventuelle désintégration en parties ou perte partielle de souveraineté), l'avenir de l'Ukraine semble être très triste dans tous les cas. Bien avant la guerre, Zelensky a souvent été comparé à un jeune Poutine non sans raison, et à la suite de la victoire, nous pourrions obtenir un régime non moins dictatorial que le régime russe. Un exemple très significatif est venu ce mois-ci quand il a déclaré que les frontières pour les hommes ne seraient pas ouvertes jusqu'à la fin de la loi martiale, sans se soucier que cela est le sujet de pétition le plus populaire dans son site Web.

En ce qui concerne la législation du travail, il est très révélateur que nous ne voyions que seuls les Européens sont préoccupés par ce sujet. Parce qu'en Ukraine au moins la moitié des personnes employées travaillent dans le secteur informel [donc en dehors de toute législation], et même les personnes officiellement employées entendent rarement parler du respect des droits et des garanties du travail - tout dépend d'accords individuels.

Surtout, la classe ouvrière s'inquiète maintenant d'autres choses: d’une part les rafles [policières] de rue pour délivrer les lettres de mobilisation / recrutement militaire (particulièrement fréquent dans les régions frontalières de l'Est et de l'Ouest) et d’autre part la nécessité d'autoriser l’expatriation de ceux qui sont soumis au service militaire. Certes, ces revendications restent à un niveau « théorique », mais ce sont les premières tentatives des travailleurs ukrainiens de notre mémoire pour exprimer leur propre agenda à l'échelle nationale. Les actions de rue étant désormais impossibles, ils ont recours au seul moyen qui leur reste de communication avec les autorités.

Nous ne pouvons qu'imaginer comment les Ukrainiens seraient heureux si l'État desserrait son étau à la suite de la campagne du mouvement anarchiste international. Si ce mouvement avait pris ses déclarations anti-guerre comme plus que de simples mots, nous aurions vu ses rassemblements massifs près des ambassades ukrainiennes pour l'ouverture des frontières il y a plusieurs mois. De quoi parler, si même lors [des manifs du] Premier mai, vous trouviez des choses plus importantes à faire ? Il nous semble qu'il y ait nulle part d’où attendre de l'aide, et on ne peut que deviner combien d'autres familles ukrainiennes mourront parce qu'elles ne veulent pas se séparer. En quoi vous différenciez-vous des politiciens si vous déclarez des choses que vous n'allez pas réaliser réellement ?

La seule structure libertaire de masse dont les paroles n’ont pas différé de leurs actes a été l'EZLN [au Mexique]. Peu de temps après l'invasion [russe], ils ont envahi les rues de leurs municipalités, condamnant inconditionnellement cette agression, appelant au retrait immédiat de l'armée russe, tout en ne considérant pas l'État bourgeois ukrainien comme quelque chose de meilleur. Cette manifestation était symbolique, presque personne au Kremlin ne l'a même vue, mais il semble qu'ils aient fait le maximum possible dans leur jungle de montagne...

CRINT-FAI : Y a-t-il d'autres réalités/réseaux militants ou solidaires avec lesquels vous êtes en lien qui ont émergé pendant le conflit en faisant du travail social?

Assembleia : Bien sur, et plus d’un. Tout d'abord, notre grand partenaire d'information est la chaîne Telegram «Subpoenas giving. Kharkov» [Assignations données à Kharkov], avec près de 75 000 abonnés, et qui est apparu à la fin du mois de mai. Elle permet aux personnes de s’avertir rapidement et mutuellement lorsque sont organisés des rafles de conscrits et d’autres actions arbitraires des forces de l'ordre.

Nous coopérons également avec une organisation de volontaires bénévoles «Bâtir et aider » (Build Help) pour la réparation rapide des maisons endommagées par les bombardements dans les zones pauvres.

Pour discuter des questions plus larges du développement d'après-guerre, nous participons à l'Alternative Kharkov (fondée il y a exactement deux ans) et à «Kharkov Loadstone» (née il y a environ un mois). Il s'agit d'une coalition informelle et horizontale d'urbanistes, d'environnementalistes, d'architectes et d'historiens locaux engagés à rendre notre ville plus décentralisée et moins orientée vers le commerce. Le concept général de notre vision commune a été présenté à la fin du mois de mai.

De toute évidence, nous ne pourrons sérieusement commencer à mettre en oeuvre ces idées que lorsque les envahisseurs cesseront de détruire la ville avec des missiles balistiques tous les soirs et des roquettes à fragmentation de 220 mm lorsque les gens se rendent au travail si d'ici là la ville ne sera déjà complètement vide [de sa population] - mais nous avons déjà obtenus quelques succès. Les autorités de Kharkov et les promoteurs qui leur sont associés prévoient de démolir les bâtiments historiques endommagés par les bombardements pour la construction d'installations commerciales au lieu de leur restauration. Et leur tentative de détruire de cette manière l'une des plus anciennes maisons de notre ville, vieille de près de 200 ans, a déjà été stoppée par l'intervention de nous et de nos lecteurs. Le suivi de la situation doit être poursuivi quotidiennement, car ils espèrent réelement affaiblir notre vigilance.

Quant à la solidarité au niveau international, c'est une toute autre affaire. L'année dernière, le mouvement anarchiste international a collecté 5 000 euros pour les anarchistes afghans en environ un mois - nous avons reçu de camarades étrangers 1 500 euros en six mois. Ceci malgré le fait que notre travail est dans le domaine public, alors que dans ce cas, on ne sait rien de leurs activités, que ce soit avant ou après l'émigration (bien que nous ayons aussi fait un don). Que peut-on dire à ce stade ?

CRINT-FAI : Comment pouvons-nous vous aider à travers la solidarité internationale concrète dans l'aide humanitaire aux victimes de la guerre?

Assembleia : Étant donné que les occupants ont régulièrement bombardé des infrastructures civiles essentielles tout au long du siège de Kharkov le chauffage pourrait être le plus gros problème dans notre région au cours de la prochaine saison froide. Nous préparons actuellement un point de chauffage communautaire dans la maison d'un de nos membres dans la banlieue industrielle de Kharkov. Vous pouvez soutenir à la fois cela et l'achat de biens humanitaires auprès des agriculteurs locaux (bien que nous l'ayons suspendu en aout car les fonds sont limités et la durée de la guerre est inconnue). Si vous faites un don directement sur notre carte de crédit de collecte de fonds (https://imgur.com/0xzf3Uc), les commissions devraient être inférieures, mais nous ne savons pas si ces liens sont disponibles en Italie. Ou vous pouvez contribuer à notre collecte de fonds principale :

https://globalgiving.org/projects/mutual-aid-alert-for-east-ukraine/

CRINT-FAI : Quelle est votre position sur les questions de désertion et d'objection de conscience en ce qui concerne les armées ukrainienne et russe?

Assembleia : Oh, la couverture complète du boycott anti-guerre, du sabotage et d'autres actions directes est le sujet principal de notre rubrique internationale en anglais depuis les premiers jours de l'invasion à grande échelle. Parallèlement à cela, nous devons comprendre que l'unité nationale des Ukrainiens autour du pouvoir de Zelensky ne repose que sur la crainte d'une menace extérieure. Par conséquent, les actes subversifs contre la guerre en Russie sont indirectement une menace aussi pour la classe dirigeante ukrainienne, et c'est pourquoi nous considérons comme un acte internationaliste de soutenir ces actions en diffusant des informations à leur sujet.

Il faut également tenir compte du fait que, malgré l'absence de différence qualitative entre les États belligérants, ils diffèrent quantitativement : si tous les soldats russes cessent de se battre, la guerre prendra fin, si les soldats ukrainiens le font, l'Ukraine prendra fin. La zone d'occupation commence à 20 km de la rocade de notre ville, et nous savons ce que cela signifie : la «disparition» de toute activité et le retour à l'âge de pierre pour le reste de la population. Dans le même temps, après que les troupes russes ont en grande partie perdu leur potentiel offensif, une vague de mécontentement social a également commencé à se manifester en Ukraine - nous en avons déjà parlé..

CRINT-FAI : Quels ont été les effets de la guerre sur les mouvements anarchistes et radicaux ukrainiens?

Assembleia : Certains groupes ont tout simplement disparus. Les autres - à l'exception de nous - continuent de fonctionner mais comme des unités de l'État, c’est-à-dire qu’en tant qu'entité politique (bien qu’ils se soient éloignés de l'anarchisme) ils sont morts en réalité et, à ce titre, ils n'ont aucune perspective de re-naissance. Il convient de noter que plusieurs anarchistes ukrainiens ont rejoint l'armée pour différentes raisons. Le groupe « Drapeau noir » [Чорний Стяг, Tchornii Stiag, surtout basé avant-guerre à Lvov et un peu Kiev] a cherché à promouvoir les idées anarchiste dans les rangs de l'armée et plus largement dans des forces de défense [territoriale]. Nous considérons que leur expérience comme importante/intéressante, même si elle n'a pas abouti, et nous avons exprimé des hypothèses à ce sujet dans une interview dans les premiers jours de la guerre.

D'autres [« anarchistes »], au contraire, protègent plutôt l'État ukrainien contre les attaques des anarchistes - par conséquent, nous les traitons aussi négativement que nous traitons l'État en tant que tel. Dans leurs paroles, ils disent ne pas être pour l'État, mais seulement pour le peuple ukrainien, mais ils ne peuvent même pas utiliser de manière révolutionnaire une telle rhétorique jésuite. Si vous voulez aider les forces armées, dont beaucoup de soldats n'ont même pas de gilet pare-balles, sans parler d'autres munitions - d'accord, aidez-les, faites des contacts utiles pour l'après-guerre, comme Malatesta a soutenu les rebelles cubains contre l'Espagne et les Libyens contre l'Italie... Mais pourquoi, si même les opposants de droite à Zelensky n'ont aucun scrupule à dénoncer chaque cas d'injustice pour saper la confiance dans les autorités ukrainiennes, ces [« anarchistes »] au contraire ne défendent [protègent] que les intérêts de l'Etat ukrainien dans les milieux libertaires? Ceux qui ne veulent obéir à aucun gouvernement n'ont aucune raison de voir de tels groupes [soit disant anarchistes] comme une véritable alternative à celui-ci, et [au contraire] ceux qui aiment l'État n'ont pas besoin d'un tel exotisme schizophrénique : pour eux il existe des partis et des mouvements nationalistes ordinaires pour eux.

Nous ne pensons pas que enrôlement [des anarchistes dans l’armée ukrainienne] changerait radicalement la situation : l'exemple même du groupe « Drapeau noir » montre qu'aucune agitation révolutionnaire parmi les troupes ukrainiennes n'a désormais plus de sens, car les soldats sont généralement satisfaits de leurs salaires, qui sont assez solides même selon les standards européens (100 000 hryvnias soit environ 2700 euros mensuels sur la ligne de front). Cependant, la majeure partie de ceux qui s'identifiaient comme anarchistes en Ukraine [avant la guerre] n'ont même pas eu l'intention de faire cette agitation révolutionnaire [dans l’armée], ils ont immédiatement fusionné avec la classe dirigeante dans un même élan nationaliste. Pendant ce temps, le nombre de soldats dans l'armée ukrainienne approche le million de personnes, et quelques dizaines de combattants sous le drapeau noir [anarchiste] sont une goutte d'eau dans l'océan, incapables de démontrer autre chose que leur propre futilité et impuissance.

Malheureusement, le succès relatif de notre site internet par rapport à l'époque d'avant-guerre ne devrait pas non plus nous donner l'illusion que les opinions anarchistes sont devenues plus populaires dans au moins une des régions de l'Ukraine. Nous devons être prêts au fait que la situation politique dans le pays peut être comme en Afghanistan, au Yémen ou en Somalie pendant très longtemps, et rien ne peut garantir la croissance de l'influence de l'anarchisme. La seule possibilité pour [gagner éventuellement en influence] est le refus de flirter avec aucune autorité, aucun politicien [même] comme un «moindre mal», et [maintenir] une opposition résolue et inconditionnelle contre tous. Sinon, les masses percevront de plus en plus les anarchistes comme des clowns étranges et incompréhensibles auxquels il ne faut pas prêter attention.

CRINT-FAI : Nous avons entendu par des collectifs tels que l'ex-Opération Solidarité, ou certaines Croix Noires d'Europe de l'Est, des appels internationaux à faire pression sur nos gouvernements respectifs pour qu'ils soutiennent les forces armées ukrainiennes, évoquant même une «alliance» en cours entre le peuple et l'État là-bas. Qu'en pensez-vous?

Assembleia : Les mêmes zapatistes notaient à juste titre au tout début de la guerre: «Le grand capital et ses gouvernements ‘occidentaux' se sont assis pour contempler et même accélérer la détérioration de la situation. Une fois l'invasion commencée, ils étaient impatients de voir si l'Ukraine résisterait et de calculer ce qu'ils pouvaient tirer de chaque résultat possible. Maintenant que l'Ukraine résiste, ils font avec empressement des offres « d'aide » pour lesquelles ils s'attendront à être payés plus tard. Les gouvernements occidentaux et le complexe militaro-industriel ont leurs propres intérêts financiers, et ces intérêts ne sont pas dans une victoire rapide de l'Ukraine, mais dans la prolongation de la guerre. Sinon, ils auraient déjà livré suffisamment d'armes lourdes à l'Ukraine, et la guerre aurait pu se terminé dès cet automne. D'un point de vue purement matériel, il serait plus commode pour vous que l'Occident se cache à nouveau la tête dans le sable, comme dans le cas de la Tchétchénie et de la Syrie. Si vous viviez ne serait-ce qu'un jour ici, il est fort probable, au contraire, que vous commenciez à blâmer les autorités de votre Pays pour la conciliation continue avec le nain au botox[ Poutine ndt], grâce auquel notre ville devient chaque jour un champ de tir, sans aucune réponse au feu. Quoi qu'il en soit, la réalité objective est que les dirigeants occidentaux s'intéressent précisément à l'affaiblissement progressif de leur rival impérialiste, mais sans confrontation trop directe.

Quant aux collectifs que vous avez mentionnés, leurs lamentations sur «l'Ukraine libre défendant l'ensemble du monde civilisé» sont trop ennuyeuses pour même perdre du temps sur leur analyse. Pour ceux qui s'inquiètent de la démocratie ukrainienne depuis l'étranger, nous ne pouvons que leur conseiller de renoncer à leur citoyenneté européenne/américaine, de demander la carte de séjour ukrainienne et de déménager rapidement ici pour savourer les plaisirs de la vie.

Cela ne s'applique pas aux résistants anti-guerre en Russie et en Biélorussie. Ces gens-là prennent vraiment un risque énorme pour arrêter ce carnage, et c'est suffisant pour nous pour leur en être reconnaissants. À l'exception d'un nombre limité de personnes d'extrême droite, nous les soutenons, que leur position soit pro-ukrainienne ou internationaliste.

Bien sûr, notre propre programme, si l'on veut, pourrait à son tour être accusé d’être bénéfique pour la classe bourgeoise : l’exil massif de prolétaires en colère et incontrôlables empêchera une explosion sociale en Ukraine, ce qui serait possible dans le cas d'une nouvelle prolongation de la guerre, et par ailleurs les patrons européens sont très intéressés par la main-d'oeuvre ukrainienne bon marché. Mais où sont les conditions les plus favorables à un mouvement de grève - dans un pays belligérant ou dans un pays pacifique? Et pourquoi ne pas développer le travail autonome et coopératif en Europe, en y impliquant des migrants ukrainiens?

CRINT-FAI : Nous avons également entendu des appels à défendre la «démocratie libérale». Que pensez-vous de ce concept, et quelle est l'importance pour vous du concept d'anarchisme de lutte de classe?

Assembleia : Apparemment, vous parlez de l'État ukrainien, si nous comprenons bien? De tels discours proviennent généralement d'une comparaison entre les territoires contrôlés par le gouvernement avec les territoires occupés du pays [où règnent] la dévastation totale, la famine et la terreur blanche. Mais le fait qu'une bande criminelle soulève moins d'indignation qu'un autre signifie-t-il que des centaines de milliers de personnes doivent mourir et être mutilées pour cela, et que des millions d'autres doivent traîner une existence de misère enfermée dans une cage sous des bombes ? Nous ne le pensons pas.

Si nous comparons la partie de l'Ukraine contrôlée par le gouvernement avec les pays de l'UE... Croyez-le ou non, même le centre historique d'une ville ukrainienne typique, y compris la nôtre, peut-être une chose beaucoup moins habitable que les bidonvilles en Occident. Nous n'avons rien à défendre ici, si ce n'est les trônes des autorités et les intérêts des entreprises. C'est pourquoi nos dirigeants ont si peur de la libre expatriation : le service militaire pour défendre les plantations de l'oligarchie n'est pas l’option la meilleure pour de nombreux soldats, mais c’est la seule source de revenu disponible dans de telles conditions. Ce n’est pas la répression policière qui oblige les Ukrainiens à aller se battre par, car ceux qui ne veulent vraiment pas le faire peuvent éviter la mobilisation même sans pots-de-vin. Mais en même temps, la pression économique est vraiment forte : dans notre ville, par exemple, il y a 19 demandeurs d'emploi sur chaque poste civil vacant...

CRINT-FAI : Dans quelle mesure les questions de genre et le mouvement LGBTQ+ sont-elles centrales dans les mouvements anarchistes et radicaux d'aujourd'hui en Ukraine?

Assembleia : Au sein de notre groupe, il y a différents points de vue sur cette question: quelqu'un s'identifie personnellement comme féministe, quelqu'un pense qu'en Ukraine, ce sujet est tellement discrédité par les droitiers qu'il a complètement perdu tout potentiel révolutionnaire. Avant la guerre à grande échelle, le mouvement féministe et LGBTQ+ en Ukraine était étroitement associé aux cercles nationalistes, cléricaux et militaristes. Après le 24 février, ceux qui soutenaient l'extension du service militaires aux femmes dans l'armée, par exemple, ont fui en masse d'Ukraine vers des pays européens, souvent pas limitrophes, et de là [de très loins] ils incitent les hommes, qui ne peuvent pas se permettre le luxe d'émigrer, à se battre. Que se passera-t-il ensuite avec ce mouvement - nous ne pouvons pas le deviner. Nos activités sont actuellement organisées sur une base de classe et de territoire. Mais si de telles initiatives venaient à apparaître, et qu’elles sont au moins partiellement proches de nos vues, il serait bien de travailler avec elles..

CRINT-FAI : Certains compagnons nous ont dit à quel point la rhétorique nationaliste a pénétré la société ukrainienne, en particulier depuis 2013-14 et la guerre de Crimée ? Quels sont les espaces politiques existants ou potentiels pour un activisme politique qui exclue le nationalisme?

Assembleia : L'anarchie est la jeunesse du monde, et doit être construite avant tout par les jeunes. Comme en Italie, le problème du nationalisme en Europe de l'Est va de pair avec l'extinction de la nation et son glissement vers la sénilité [le vieillissement du pays]. L'Ukraine, comme la Russie, avant la guerre a longtemps été un pays d'alcooliques, de retraités, de fonctionnaires et de flics, et lorsque l’émigration libre deviendra possible, même les ouvriers et intellectuels qui restent encore seront susceptibles de partir d'ici, surtout depuis les régions détruites. Selon certaines estimations, quelques 100 000 hommes sont rentrés volontairement en Ukraine depuis l'étranger depuis le 24 février. Mais encore une fois –

resteront-ils ici après la guerre? En général, la démographie ukrainienne n'est pas très propice à la propagation des idées libertaires, comme vous pouvez le voir.

La seule chance d'une fin heureuse serait un tel investissement de l'Occident, de la Chine et de la Turquie que nous non seulement nous puissions reconstruire ce qui a été détruit, mais aussi faire un tel bond économique par rapport aux niveaux d'avant-guerre, que cela attirerait de nombreux migrants du Sud. Alors un mouvement ouvrier de masse, une situation révolutionnaire, etc. deviendraient vraiment possibles. Mais jusqu'à présent, même la restauration de ce que nous avions avant la guerre n'est pas sérieusement garantie, ce sont principalement des promesses.

Sans aucun doute, dans ce cas, des conflits interethniques sont également possibles. Cependant, dès les premiers mois de [de la guerre], nous avons presque exclusivement soutenu les protestations des étudiants arabes et africains contre la provocation des pots-de-vin à l'examen final. Nous espérons donc que nous pourrons également trouver une langue commune avec les nouveaux étrangers.

CRINT-FAI : Enfin, y a-t-il autre chose que vous aimeriez que les anarchistes italophones sachent?

Assembleia : Nous comprenons que les Ukrainiens en Italie sont traités avec des préjugés évidents et que la communauté ukrainienne est connue pour ses opinions réactionnaires. Mais ils ne le changeront jamais en mieux si l'anarchisme en Italie n'est qu'une belle figure rhétorique qui tombe dans l'oreille d'un sourd. Agitez-les, éduquez-les, aidez-les à lutter contre les employeurs et les propriétaires, contactez-nous si besoin de publier des textes en ukrainien ou en russe!

Si les réfugiés d'Afrique et du Moyen-Orient nous lisent, nous savons que beaucoup d'entre vous sont en colère parce que les réfugiés ukrainiens ont un meilleur statut en Europe. Mais vous devez garder à l'esprit que ce n'est que la moitié de la vérité. L'autre moitié est que l’insécurité et le revenu disponible ici sont comparables à ceux de vos Pays, tandis que le coût de la vie est comparable à celui de l'Europe. Nous avons des intérêts communs et nous devons chercher des moyens d'agir ensemble!

Et nous tenons également à saluer sincèrement l'Initiative de solidarité Olga Taratuta en France, la Radio Final Straw aux États-Unis, Enough 14 en Allemagne, 161 Crew en Pologne, alasbarricadas.org en Espagne, aitrus.info en Russie, tous nos autres lecteurs, traducteurs et donateurs. Votre contribution à notre travail est incroyable et nous essayons de faire de notre mieux dans ces conditions !

Pas de frontières, pas de nations!
Paix aux cabanes, guerre aux palais!

Texte original en italien : https://umanitanova.org/guerra-in-ucraina-e-diserzione-intervista-con-il-gruppo-anarchico-assembly-di-kharkiv-iten/

Site d’Assembleia : https://assembly.org.ua/


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Texte publié dans le numéro 3 du bulletin de l'Initiative de solidarité "Olga Taratuta"